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Leszek Kolakowski, philosophe polonais, est mort le 17 juillet 2009 à Oxford

Les professeurs de philosophie sont légion. Les philosophes sont rarissimes. Leszek Kolakowski était un philosophe. Né en 1927 à Radom, en Pologne, mort vendredi 17 juillet à Oxford, il laisse une oeuvre parmi les plus prégnantes du dernier demi-siècle. Et qui a exercé une énorme influence dans son pays natal et en Europe centrale, en Allemagne, dans le monde anglo-saxon. En France, plusieurs de ses livres ont été traduits, dont Chrétiens sans Eglise (Gallimard 1969) et Les Grands Courants du marxisme. Naissance, essor, décomposition (Fayard 1987, sous un titre édulcoré, Histoire du marxisme, et sans le troisième volume consacré au marxisme du XXe siècle). La philosophie était pour Kolakowski un exercice de la liberté: du droit inaliénable de l'individu de se servir, dans les affaires le concernant, de sa propre raison sans céder à une quelconque pression externe. En même temps, il voyait avec une acuité dramatique les menaces qui pèsent, dans le monde où nous sommes, sur la liberté, sur la raison, sur l'individu conscient de sa singularité, et de ce fait sur la philosophie même. Aussi la défense de l'autonomie de la philosophie contre tout ce qui vise à l'instrumentaliser définit-elle l'idée maîtresse de son oeuvre depuis les articles de jeunesse jusqu'aux textes des dernières années.

Dans les années de l'immédiat après-guerre, le principal danger pour la philosophie résidait, selon Kolakowski, dans la religion alliée aux forces régressives avec pour pointe extrême le nazisme. Le marxisme, connu surtout par les lectures, apparaissait alors comme capable d'émanciper du même coup la pensée et l'existence humaines. La confrontation de ce marxisme livresque avec le marxisme réel a détruit les illusions juvéniles. A partir du milieu des années 1950, Kolakowski tire les conclusions de la nullité intellectuelle du marxisme-léninisme et de la terreur, exploitation et misère matérielle inhérentes au régime qui en avait appliqué les préceptes. Dorénavant, d'une façon toujours plus nette, il situe le danger principal pour la philosophie dans les idéologies dont le communisme marxiste est un représentant exemplaire mais nullement le seul. Cela se traduit notamment dans des prises de position politiques qui aboutiront à son exclusion en 1966 du Parti ouvrier unifié (communiste) polonais. Deux ans plus tard, privé avec quelques-uns de ses collègues de son professorat à l'université de Varsovie, interdit d'enseignement et de publication, il émigre au Canada.A partir de 1970, il vit à Oxford, tout en enseignant à l'université de Chicago. Mais il reste présent en Pologne à travers ses oeuvres publiées par l'Institut littéraire polonais, à Maisons-Laffitte, et dans les éditions samizdat. Et en tant qu'un porte-parole en Occident de l'opposition démocratique polonaise. La prise de distance à l'égard du marxisme va de pair, chez Kolakowski, avec une appréciation nouvelle du rôle de la religion, présente dès 1965 dans Chrétiens sans Eglise et exprimée avec une clarté ultime dans ses travaux postérieurs, à commencer par Les Grands Courants du marxisme: critique philosophique radicale de la conviction constitutive du marxisme que le genre humain peut et doit maîtriser complètement les conditions de son existence, acquérir une maîtrise absolue de son avenir, surmonter ses limitations, et devenir ainsi une cause de soi-même, un Dieu. Conviction qui, selon Kolakowski, est au fondement de la dégénérescence totalitaire du marxisme.

Mais Kolakowski défend l'autonomie de la philosophie non seulement contre les croyances collectives, les religions et les idéologies, mais aussi contre la science qui, elle aussi, essaie de la réduire au rôle d'un instrument, ce qu'illustrent les philosophies positivistes. Et il la défend contre elle-même: contre le penchant de la liberté et de la raison à céder à la tentation de transgresser toutes les limites, d'oublier la corporéité et la finitude qui sont le propre de l'individu et du genre humain.

Ce qu'on qualifie parfois de "scepticisme" chez Kolakowski n'est rien d'autre que l'exercice de la critique au sens kantien de ce terme, qui vise à débusquer les paralogismes de la raison pure, à les identifier, les démasquer, les ridiculiser en les réduisant à l'absurde.

La concentration sur la question vitale pour la philosophie - et, avec elle, pour l'éthique et la culture - de son autonomie à l'égard des croyances collectives et de la science, articulée avec celle des limites de la liberté et de la raison, définit la place exceptionnelle de Kolakowski dans la pensée du XXe siècle. Elle lui a apporté une reconnaissance internationale dont témoignent les traductions de ses oeuvres et de nombreux prix parmi les plus prestigieux (entre autres: prix Erasme, 1983; prix Tocqueville, 1994; Kluge Prize of the Library of Congress, 2004). C'est elle aussi qui lui assure une place durable dans l'histoire de la philosophie.

Il nous fallait commencer ainsi car, pour ceux qui ne l'ont pas connu, c'est son oeuvre qui compte. Mais pour nous, il n'était pas un nom. Il était un ami qui, pendant plusieurs années, a fait partie de nos vies. Nous avons en commun plus d'un demi-siècle de souvenirs. Nous avons travaillé dans les mêmes établissements, lu et commenté réciproquement nos travaux, passé des heures à discuter et d'autres à s'amuser. Leszek avait un sens exquis de l'humour et un talent d'acteur; il aimait s'amuser et amuser les autres. Nous avons vécu ensemble la fascination du communisme et la rupture avec lui, le stalinisme et le dégel, l'Octobre 1956, l'épisode révisionniste et Mars 1968. L'histoire a entremêlé nos biographies si fortement que quarante années de vie dans des pays différents et de rencontres pas assez fréquentes n'ont pas réussi à les séparer.

Il restera dans notre mémoire tel qu'il fut il y a des années: plein d'esprit, brillant, étonnant par des associations inattendues, séducteur. Un de ces êtres d'exception dont l'amitié est un don du destin et dont la disparition laisse, avec un sentiment de perte irréparable, la gratitude pour ce qu'on a vécu ensemble.           
Bronislaw Baczko, Le Monde/Carnet

Hommage à Kolakowski

par Bernard Lecomte

Que s’est-il passé, cet été, qui ait échappé aux médias ? La mort de Leszek Kolakowski. Le polonais d’Oxford était un des plus grands philosophes de sa génération. Et il avait un humour dévastateur. Je l’ai interviewé plusieurs fois. Un jour, il m’a raconté une réunion de scientifiques organisée à Castel Gandolfo, chez Jean-Paul II, avec Czeslaw Milosz, Emmanuel Levinas et quelques autres grands esprits européens. Comme il s’ennuyait un peu, Kolakowski avait discrètement rédigé une fausse bulle papale, en latin de cuisine, prononçant l’excommunication de Levinas, qu’il n’aimait pas beaucoup. De gloussements étouffés en sourires de potaches, le papier est arrivé jusqu’au pape qui a éclaté de rire. Gamins, va !


 



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