par Jean-Pierre Thibaudat
Le TNS (Théâtre national de Strasbourg) devait programmer deux spectacles du metteur en scène hongrois Attila Vidnyànszky lequel devait achever son travail avec la 41e promotion de l’école du TNS entamée l’an dernier en Hongrie. Dans un communiqué de presse, Julie Brochen, la directrice du TNS, s’appuyant sur des articles de presse allemands et autrichiens dit s’être « interrogée sur le fait de maintenir » la venue d’Attila Vidnyànszky au TNS et a finalement fait « le choix de maintenir la programmation des spectacles et d’annuler l’atelier au sein de l’Ecole ». Décision mi-figue mi-raisin qui ne pouvait satisfaire personne et fortifier un climat de suspicion suscité par les articles mentionnés et diverses rumeurs.
La réponse des acteurs de la troupe de Beregszàsz, troupe qui a été conçue et formée par Attila Vidnyànszky, et la réponse de ce dernier, étaient prévisibles. « Je regrette que suite à des suppositions et des exigences humiliantes parues dans le communiqué de presse du TNS, nous soyons obligé de renoncer à cette tournée » écrit Attila Vidnyànszky.
En me détachant du contexte passablement toxique de cette non-venue, je vais essayer de prendre un peu de distance et de considérer cette triste (à mes yeux du moins) histoire d’un point de vue qui se voudrait, autant que faire se peut, un peu plus équilibré, sinon serein, et du moins informé
En préambule, je rappellerai que le festival Passages (aujourd’hui à Metz, hier à Nancy) dont je suis le conseiller artistique, a programmé différents artistes hongrois. Pour nous en tenir aux dernières éditions :
en 2007 Tamas Ascher avec « Ivanov » (le même Ascher était venu à l’Odéon au temps de Strehler avec « Les trois sœurs »), et, pour se première venue en France, Belà Pinter avec deux spectacles : « L’opéra paysan » et « Korcula » (spectacles présentés l’année suivante au Festival d’automne)
en 2009 à nouveau Belà Pinter avec « Les enfants du démon »
en 2011, Attila Vidnyànszky avec deux mises en scène, « Les trois sœurs » » et « Le fils devenu cerf », spectacles joués par sa troupe historique de Beregszàsz avec, dans le second spectacle, la présence de la grande actrice hongroise Maria Töröcsik qui fait partie de la troupe du Théâtre national de Budapest. Ces deux spectacles de Vidnyànszky devaient être donc présentés au TNS et à Dijon le seul Tchékhov).
Soit des artistes très différents : un grand maître et pédagogue (Ascher), une troupe indépendante (Pinter) et une troupe indépendante d’une minorité hongroise dirigée par un homme devenu directeur du théâtre Csokonai de Debrecen (Attila Vidnyànszky). Dans ces choix, à chaque fois ce qui nous importait –comme toujours- c’est la qualité et la beauté des spectacles, la cohérence de la démarche, la force de l’aventure et l’impact possible sur le public, quelle que soit l’esthétique du spectacle, quelle que soit l’inscription de la troupe : marginale, indépendante, institutionnelle, etc.
Cela serait donc, en la personne d’Attila Vidnyànszky. « un peu recommandable personnage du théâtre européen » -comme on le qualifie dans une pétition lancée par un certain Joachin Salinger (quel courage de s’abriter derrière un pseudo et une page Facebook créée pour l’occasion !) que Passages aurait été dénicher au cul de l’Europe ?
A Kiev, lors du « Gogol fest » en 2009, j’avais pu voir « Meurtre dans la cathédrale » par une troupe d’une minorité hongroise dont j’ignorais l’existence, spectacle impressionnant donné dans une vaste salle de l’Arsenal (désaffecté) de Kiev. C’est le premier spectacle que j’ai vu d’Attila Vidnyànszky dont je ne savais rien. Et j’ai tout de suite eu envie d’en savoir plus
Le hasard faisant bien les choses je croisais quelque temps plus tard Valère Novarina. Il revenait de Debrecen, du théâtre Csokonai dont Attila Vidnyànszky avait été nommé directeur, et où notre auteur répétait la Version hongroise de son « Opérette imaginaire » traduit par Zsofia Rideg, conseillère littéraire d’Attila Vidnyànszky.
Je me suis rendu à Debrecen pour voir ce magnifique spectacle (qui est ensuite venu à l’Odéon mais n’a jamais –pourquoi ?- été présenté sur une scène de Budapest). J’en ai profité, en prolongeant mon séjour pour Voir d’autres spectacles de la troupe et faire plus amplement connaissance avec Attila Vidnyànszky. C’était en 2009, il était déjà habillé en noir (il l’est toujours comme souvent les hommes corpulents), une chemise noire ample en haut, et un jean en bas comme Vous et moi. J’avoue avoir été interloqué quand dans l’un de ses deux articles « anti Attila Vidnyànszky » publiés par Theater heute (c’est entre autres à eux que Julie Brochen fait référence dans son communiqué), Andréa Tomba Voit dans les tenues Vestimentaires d’Attila Vidnyànszky des signes patents de nationalisme et de conservatisme.
Au fil des rencontres j’ai alors appris l’histoire de cet homme timide, natif d’Ukraine, élevé dans la langue hongroise de sa minorité, ayant fait ses études de théâtre à Kiev avant de fonder sa troupe à Beregszasz (ou Beregovo), petite Ville ukrainienne près de la frontière hongroise et peuplée essentiellement de Hongrois. C’est avec cette troupe constituée de toutes pièces qu’il allait mettre en scène à Beregszasz les spectacles que j’ai Vus à Debrecen et qui sont ensuite Venus à Passages, apporte la parole de Beckett ans les Villages, etc.
.Car quand Attila V a été nommé à la tête du Théâtre Csokonai de Debrecen (seconde Ville du pays) en 2006, il a continué à travailler régulièrement avec sa troupe de Beregszasz de l’autre côté de la frontière à 70 kilomètres de Debrecen et il continue à la faire, au moins une fois l’an, jusqu’à aujourd’hui.
C’est à Debrecen, il y a sept ans (donc bien avant le changement de gouvernement) qu’Attila V. a commencé à mener une bataille pour que l’argent de l’état hongrois Voué au théâtre soit mieux réparti. 70% de l’argent allant à Budapest, il demandait un rééquilibrage. Il souhaitait également que la seule école esthétique budapestoise (pour aller Vite), ne soit pas la seule à être enseignée. Dès cette époque il a été à l’initiative de la création d’une association des théâtres de province dont il a pris la présidence (à côté d’une association déjà existence où Attila vidnyànszky ne se reconnaissait pas). A travers ces positions se réactivait un clivage qui a traversé l’histoire intellectuelle du pays, par exemple autour de la revue « Nyugat » au début du XXe siècle mais pas seulement. Disons (grossièrement) l’opposition entre urbains et campagnards, capitale et province, nantis et démunis.
On pressent chez Attila Vidnyànszky, un certain complexe, voire du ressentiment ou un sentiment d’injustice. Celui d’un artiste qui, parce qu’il vient d’une minorité hongroise de l’étranger et, qui plus est, d’une bourgade provinciale, n’est pas reconnu à sa juste valeur par les artistes et plumes de la capitale (par exemple son « Roberto Zucco » (Koltès) rejeté par la critique budapestoise). Il y a du vrai dans cela car il est indéniable que le talent théâtral d’Attila Vidnyànszky reconnu à l’étranger, a été négligé et sous-évalué à Budapest où l’on n’avait d’yeux avant tout que pour les artistes de la capitale, il est vrai fort talentueux comme les historiques Tamas Ascher ou Gabor Sekely ou Andras Jeles et les talents des nouvelles générations, Arpad Schilling et les autres. Attila Vidnyànszky étant d’une génération intermédiaire.
Aujourd’hui la droite (Orban) est aux commandes. Elle a pris en compte ces désidératas anciens d’Attila Vidnyànszky. A travers une nouvelle loi, en en lui confiant la direction de l’école théâtrale de Kaposvar (où il a travaillé l’an dernier avec les élèves du TNS), en valorisant l’association des théâtres de province.
La loi et la crise aidant, le budget des meilleures troupes indépendantes s’est trouvé réduit de façon dramatique. Ce dont elles protestent et s’alarment avec raison. Et d’un seul coup, Attila Vidnyànszky venu du fin fond de sa province et que l’on regardait de loin, s’est retrouvé au centre des débats, dans la triste figure du bouc émissaire.
Attila Vidnyànszky est allé plus loin, trop loin. En acceptant d’être membre d’un comité de la culture créé par le pouvoir et en cumulant toutes ces fonctions ci-dessus énoncées dont il dit aujourd’hui vouloir s’éloigner pour s’en tenir à son travail théâtral. C’est, effectivement ce qu’il a de mieux à faire. Peu au parfum des méandres de la politique budapestoise, on peut penser qu’il a été en partie manipulé, ce qui ne veut pas dire qu’il ne partage pas certaines idées du pouvoir en place comme celle de la mise en avant des valeurs nationales (ce qui, à ses yeux, ne veut pas dire nationalistes). De là à en faire un suppôt d’Orban, un anti-homo et un antisémite comme les membres du parti Jobbik il y a un gouffre. Or c’est que laisse sous-entendre certaines phrases abjectes publiées ici et là et qui ne renvoient qu’à la bêtise de leurs auteur.
Pour ce qui est de la nation et de l’héritage national, Attila Vidnyànszky se place dans l’héritage et la lignée d’un Bela Bartok qui considérait le folklore et les traditions hongroises comme une source d’inspiration et de ressourcement. Bela Pinter, ténor du théâtre indépendant, ne dit pas autre chose à travers plusieurs de ses spectacles. Et il en allait de même pour un Tadeusz Kantor et la culture polonaise.
Attila Vidnyànszky pratique un théâtre poétique, lorgnant vers le sacré, les valeurs humanistes. Bela Pinter est plus dans un jeu avec l’actualité, l’inconscient et pratique une féroce ironie. Faut-il opposer ces deux théâtres de part et d’autre d’un fossé infranchissable ?
Tout s’est focalisé ces derniers mois sur la question de la direction du théâtre national. En Hongrie, comme en Pologne, le théâtre national (pas qu’équivalent en France sauf peut-être de Théâtre de l’odéon devenu « Théâtre de France » au temps de De Gaulle) a toujours été un haut-lieu de la nation, le temple de la langue, les deux (nation et langue) ayant été régulièrement dans ces deux pays malmenés par l’Histoire et la géographie.
Donc au théâtre national, l’actuel directeur Robert Alföldi arrivera au terme de son second mandat en juillet prochain. Tout s’est cristallisé autour de sa reconduction ou dans le cas contraire, de sa succession. Nommé par la gauche son second contrat arrive à échéance sous la droite. Certains ont voulu en faire une question de principe. Tel ce journaliste écrivant que même si Peter Brook était candidat il faudrait renommer Alföldi !
Alföldi n’a nullement démérité. Il a ouvert son théâtre, appelé à ses côtés des bons metteurs en scène, élargi le répertoire. Soit. Mais est-il pour autant inamovible ? Sa succession assurée par Attila V. est-elle en soit un scandale ? Cela serait si Attila Vidnyànszky était un artiste médiocre ou un directeur inexpérimenté, ce n’est pas le cas. C’est un artiste de premier plan. Et la troupe du théâtre national, à de rares exceptions près, ne semble pas accueillir sa venue l’été prochain d’un mauvais œil. Va-t-il comme on le laisse sous-entendre ici et là faire de cette scène un haut-lieu de textes vantant la seule grandeur de la Hongrie ? Il va certes monter des textes du patrimoine national (ce que le théâtre National a toujours fait) mais aussi, dans sa première saison, mettre en scène « Jeanne au bûcher » de Claudel, une pièce de Eduardo De Filippo, une adaptation de Dostoïevski, faire appel à des metteurs en scène étranger comme le balte Touminas ou le roumain Purcarette. Ne serait-il pas plus honnête de le juger sur pièces ?
Le fondateur du Trafo (cruciale maison des arts contemporains), Gyorgy Szabo, un homme magnifique, m’a confessé n’avoir jamais vu un spectacle d’Attila. Au festival POST de Pecs qui regroupe en juin les meilleures productions hongroises de la saison un spectacle honorable « Scènes de chasse en Bavière » mis en scène par Alföldi (très bon acteur mais plus modeste metteure en scène) a reçu le prix du meilleur spectacle, alors qu’un spectacle d’Attila Vidnyànszky comme « Les hommes volants » (rêverie autour des premiers cosmonautes que j’aurai aimé pouvoir faire Venir en France) n’a jamais été primé par ses pairs (contrairement aux prix décernés par le public). Or je ne suis pas le seul à penser que c’est l’un des meilleurs spectacles hongrois de ces dernières décennies.
J’ai vu ces deux spectacles. Il n’y a pas photo comme on dit, mais là n’est pas la question. On peut penser qu’en la matière, à l’heure de donner tel ou tel prix ou de faire la critique de tel ou tel spectacle, la visée politique aura pris le pas sur la densité artistique. N’est-ce pas là un dévoiement de l’art ? Son instrumentalisation ? C’est ce que la gauche reproche à la droite à juste titre en Hongrie, mais c’est aussi le travers dans lequel elle tombe.
Pour preuve le « Hungarian showcase » organisée récemment à Budapest par Andrea Tompa dont je parlais plus haut. Cette femme énergique semble vouloir se poser en égérie du front anti Attila Vidnyànszky Au programme de ce showcase, à côté de discussions et rencontres, des spectacles des troupes indépendantes de Budapest (Pinter, Bodo, Mundruczo, etc), un spectacle signé Alföldi (« Scènes de chasse en Bavière ») et un autre où il jouait, fort bien, un grand rôle (« Angels in América » dans une mise en scène d’Andréi Serban). Aucun spectacle de province et aucun spectacle d’Attila Vidnyànszky. Comme s’il y avait deux camps inconciliables. Comme si les spectacles d’Attila Vidnyànszky, aussi beaux soient-ils, étaient porteurs de la peste.
La grande victime de toute cette histoire, c’est le théâtre hongrois, l’un des plus passionnants d’Europe.
Sans doute l’hystérie ambiante, les anathèmes, les amalgames, les fausses informations finiront par s’épuiser d’eux-mêmes. II fera bon alors programmer en France des beaux spectacles hongrois, pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’on voudrait qu’ils soient.
Lire la lettre de Valère Novarina adressée à A. Vidnyanszky >> ici
La réponse des acteurs de la troupe de Beregszàsz, troupe qui a été conçue et formée par Attila Vidnyànszky, et la réponse de ce dernier, étaient prévisibles. « Je regrette que suite à des suppositions et des exigences humiliantes parues dans le communiqué de presse du TNS, nous soyons obligé de renoncer à cette tournée » écrit Attila Vidnyànszky.
En me détachant du contexte passablement toxique de cette non-venue, je vais essayer de prendre un peu de distance et de considérer cette triste (à mes yeux du moins) histoire d’un point de vue qui se voudrait, autant que faire se peut, un peu plus équilibré, sinon serein, et du moins informé
En préambule, je rappellerai que le festival Passages (aujourd’hui à Metz, hier à Nancy) dont je suis le conseiller artistique, a programmé différents artistes hongrois. Pour nous en tenir aux dernières éditions :
en 2007 Tamas Ascher avec « Ivanov » (le même Ascher était venu à l’Odéon au temps de Strehler avec « Les trois sœurs »), et, pour se première venue en France, Belà Pinter avec deux spectacles : « L’opéra paysan » et « Korcula » (spectacles présentés l’année suivante au Festival d’automne)
en 2009 à nouveau Belà Pinter avec « Les enfants du démon »
en 2011, Attila Vidnyànszky avec deux mises en scène, « Les trois sœurs » » et « Le fils devenu cerf », spectacles joués par sa troupe historique de Beregszàsz avec, dans le second spectacle, la présence de la grande actrice hongroise Maria Töröcsik qui fait partie de la troupe du Théâtre national de Budapest. Ces deux spectacles de Vidnyànszky devaient être donc présentés au TNS et à Dijon le seul Tchékhov).
Soit des artistes très différents : un grand maître et pédagogue (Ascher), une troupe indépendante (Pinter) et une troupe indépendante d’une minorité hongroise dirigée par un homme devenu directeur du théâtre Csokonai de Debrecen (Attila Vidnyànszky). Dans ces choix, à chaque fois ce qui nous importait –comme toujours- c’est la qualité et la beauté des spectacles, la cohérence de la démarche, la force de l’aventure et l’impact possible sur le public, quelle que soit l’esthétique du spectacle, quelle que soit l’inscription de la troupe : marginale, indépendante, institutionnelle, etc.
Cela serait donc, en la personne d’Attila Vidnyànszky. « un peu recommandable personnage du théâtre européen » -comme on le qualifie dans une pétition lancée par un certain Joachin Salinger (quel courage de s’abriter derrière un pseudo et une page Facebook créée pour l’occasion !) que Passages aurait été dénicher au cul de l’Europe ?
A Kiev, lors du « Gogol fest » en 2009, j’avais pu voir « Meurtre dans la cathédrale » par une troupe d’une minorité hongroise dont j’ignorais l’existence, spectacle impressionnant donné dans une vaste salle de l’Arsenal (désaffecté) de Kiev. C’est le premier spectacle que j’ai vu d’Attila Vidnyànszky dont je ne savais rien. Et j’ai tout de suite eu envie d’en savoir plus
Le hasard faisant bien les choses je croisais quelque temps plus tard Valère Novarina. Il revenait de Debrecen, du théâtre Csokonai dont Attila Vidnyànszky avait été nommé directeur, et où notre auteur répétait la Version hongroise de son « Opérette imaginaire » traduit par Zsofia Rideg, conseillère littéraire d’Attila Vidnyànszky.
Je me suis rendu à Debrecen pour voir ce magnifique spectacle (qui est ensuite venu à l’Odéon mais n’a jamais –pourquoi ?- été présenté sur une scène de Budapest). J’en ai profité, en prolongeant mon séjour pour Voir d’autres spectacles de la troupe et faire plus amplement connaissance avec Attila Vidnyànszky. C’était en 2009, il était déjà habillé en noir (il l’est toujours comme souvent les hommes corpulents), une chemise noire ample en haut, et un jean en bas comme Vous et moi. J’avoue avoir été interloqué quand dans l’un de ses deux articles « anti Attila Vidnyànszky » publiés par Theater heute (c’est entre autres à eux que Julie Brochen fait référence dans son communiqué), Andréa Tomba Voit dans les tenues Vestimentaires d’Attila Vidnyànszky des signes patents de nationalisme et de conservatisme.
Au fil des rencontres j’ai alors appris l’histoire de cet homme timide, natif d’Ukraine, élevé dans la langue hongroise de sa minorité, ayant fait ses études de théâtre à Kiev avant de fonder sa troupe à Beregszasz (ou Beregovo), petite Ville ukrainienne près de la frontière hongroise et peuplée essentiellement de Hongrois. C’est avec cette troupe constituée de toutes pièces qu’il allait mettre en scène à Beregszasz les spectacles que j’ai Vus à Debrecen et qui sont ensuite Venus à Passages, apporte la parole de Beckett ans les Villages, etc.
.Car quand Attila V a été nommé à la tête du Théâtre Csokonai de Debrecen (seconde Ville du pays) en 2006, il a continué à travailler régulièrement avec sa troupe de Beregszasz de l’autre côté de la frontière à 70 kilomètres de Debrecen et il continue à la faire, au moins une fois l’an, jusqu’à aujourd’hui.
C’est à Debrecen, il y a sept ans (donc bien avant le changement de gouvernement) qu’Attila V. a commencé à mener une bataille pour que l’argent de l’état hongrois Voué au théâtre soit mieux réparti. 70% de l’argent allant à Budapest, il demandait un rééquilibrage. Il souhaitait également que la seule école esthétique budapestoise (pour aller Vite), ne soit pas la seule à être enseignée. Dès cette époque il a été à l’initiative de la création d’une association des théâtres de province dont il a pris la présidence (à côté d’une association déjà existence où Attila vidnyànszky ne se reconnaissait pas). A travers ces positions se réactivait un clivage qui a traversé l’histoire intellectuelle du pays, par exemple autour de la revue « Nyugat » au début du XXe siècle mais pas seulement. Disons (grossièrement) l’opposition entre urbains et campagnards, capitale et province, nantis et démunis.
On pressent chez Attila Vidnyànszky, un certain complexe, voire du ressentiment ou un sentiment d’injustice. Celui d’un artiste qui, parce qu’il vient d’une minorité hongroise de l’étranger et, qui plus est, d’une bourgade provinciale, n’est pas reconnu à sa juste valeur par les artistes et plumes de la capitale (par exemple son « Roberto Zucco » (Koltès) rejeté par la critique budapestoise). Il y a du vrai dans cela car il est indéniable que le talent théâtral d’Attila Vidnyànszky reconnu à l’étranger, a été négligé et sous-évalué à Budapest où l’on n’avait d’yeux avant tout que pour les artistes de la capitale, il est vrai fort talentueux comme les historiques Tamas Ascher ou Gabor Sekely ou Andras Jeles et les talents des nouvelles générations, Arpad Schilling et les autres. Attila Vidnyànszky étant d’une génération intermédiaire.
Aujourd’hui la droite (Orban) est aux commandes. Elle a pris en compte ces désidératas anciens d’Attila Vidnyànszky. A travers une nouvelle loi, en en lui confiant la direction de l’école théâtrale de Kaposvar (où il a travaillé l’an dernier avec les élèves du TNS), en valorisant l’association des théâtres de province.
La loi et la crise aidant, le budget des meilleures troupes indépendantes s’est trouvé réduit de façon dramatique. Ce dont elles protestent et s’alarment avec raison. Et d’un seul coup, Attila Vidnyànszky venu du fin fond de sa province et que l’on regardait de loin, s’est retrouvé au centre des débats, dans la triste figure du bouc émissaire.
Attila Vidnyànszky est allé plus loin, trop loin. En acceptant d’être membre d’un comité de la culture créé par le pouvoir et en cumulant toutes ces fonctions ci-dessus énoncées dont il dit aujourd’hui vouloir s’éloigner pour s’en tenir à son travail théâtral. C’est, effectivement ce qu’il a de mieux à faire. Peu au parfum des méandres de la politique budapestoise, on peut penser qu’il a été en partie manipulé, ce qui ne veut pas dire qu’il ne partage pas certaines idées du pouvoir en place comme celle de la mise en avant des valeurs nationales (ce qui, à ses yeux, ne veut pas dire nationalistes). De là à en faire un suppôt d’Orban, un anti-homo et un antisémite comme les membres du parti Jobbik il y a un gouffre. Or c’est que laisse sous-entendre certaines phrases abjectes publiées ici et là et qui ne renvoient qu’à la bêtise de leurs auteur.
Pour ce qui est de la nation et de l’héritage national, Attila Vidnyànszky se place dans l’héritage et la lignée d’un Bela Bartok qui considérait le folklore et les traditions hongroises comme une source d’inspiration et de ressourcement. Bela Pinter, ténor du théâtre indépendant, ne dit pas autre chose à travers plusieurs de ses spectacles. Et il en allait de même pour un Tadeusz Kantor et la culture polonaise.
Attila Vidnyànszky pratique un théâtre poétique, lorgnant vers le sacré, les valeurs humanistes. Bela Pinter est plus dans un jeu avec l’actualité, l’inconscient et pratique une féroce ironie. Faut-il opposer ces deux théâtres de part et d’autre d’un fossé infranchissable ?
Tout s’est focalisé ces derniers mois sur la question de la direction du théâtre national. En Hongrie, comme en Pologne, le théâtre national (pas qu’équivalent en France sauf peut-être de Théâtre de l’odéon devenu « Théâtre de France » au temps de De Gaulle) a toujours été un haut-lieu de la nation, le temple de la langue, les deux (nation et langue) ayant été régulièrement dans ces deux pays malmenés par l’Histoire et la géographie.
Donc au théâtre national, l’actuel directeur Robert Alföldi arrivera au terme de son second mandat en juillet prochain. Tout s’est cristallisé autour de sa reconduction ou dans le cas contraire, de sa succession. Nommé par la gauche son second contrat arrive à échéance sous la droite. Certains ont voulu en faire une question de principe. Tel ce journaliste écrivant que même si Peter Brook était candidat il faudrait renommer Alföldi !
Alföldi n’a nullement démérité. Il a ouvert son théâtre, appelé à ses côtés des bons metteurs en scène, élargi le répertoire. Soit. Mais est-il pour autant inamovible ? Sa succession assurée par Attila V. est-elle en soit un scandale ? Cela serait si Attila Vidnyànszky était un artiste médiocre ou un directeur inexpérimenté, ce n’est pas le cas. C’est un artiste de premier plan. Et la troupe du théâtre national, à de rares exceptions près, ne semble pas accueillir sa venue l’été prochain d’un mauvais œil. Va-t-il comme on le laisse sous-entendre ici et là faire de cette scène un haut-lieu de textes vantant la seule grandeur de la Hongrie ? Il va certes monter des textes du patrimoine national (ce que le théâtre National a toujours fait) mais aussi, dans sa première saison, mettre en scène « Jeanne au bûcher » de Claudel, une pièce de Eduardo De Filippo, une adaptation de Dostoïevski, faire appel à des metteurs en scène étranger comme le balte Touminas ou le roumain Purcarette. Ne serait-il pas plus honnête de le juger sur pièces ?
Le fondateur du Trafo (cruciale maison des arts contemporains), Gyorgy Szabo, un homme magnifique, m’a confessé n’avoir jamais vu un spectacle d’Attila. Au festival POST de Pecs qui regroupe en juin les meilleures productions hongroises de la saison un spectacle honorable « Scènes de chasse en Bavière » mis en scène par Alföldi (très bon acteur mais plus modeste metteure en scène) a reçu le prix du meilleur spectacle, alors qu’un spectacle d’Attila Vidnyànszky comme « Les hommes volants » (rêverie autour des premiers cosmonautes que j’aurai aimé pouvoir faire Venir en France) n’a jamais été primé par ses pairs (contrairement aux prix décernés par le public). Or je ne suis pas le seul à penser que c’est l’un des meilleurs spectacles hongrois de ces dernières décennies.
J’ai vu ces deux spectacles. Il n’y a pas photo comme on dit, mais là n’est pas la question. On peut penser qu’en la matière, à l’heure de donner tel ou tel prix ou de faire la critique de tel ou tel spectacle, la visée politique aura pris le pas sur la densité artistique. N’est-ce pas là un dévoiement de l’art ? Son instrumentalisation ? C’est ce que la gauche reproche à la droite à juste titre en Hongrie, mais c’est aussi le travers dans lequel elle tombe.
Pour preuve le « Hungarian showcase » organisée récemment à Budapest par Andrea Tompa dont je parlais plus haut. Cette femme énergique semble vouloir se poser en égérie du front anti Attila Vidnyànszky Au programme de ce showcase, à côté de discussions et rencontres, des spectacles des troupes indépendantes de Budapest (Pinter, Bodo, Mundruczo, etc), un spectacle signé Alföldi (« Scènes de chasse en Bavière ») et un autre où il jouait, fort bien, un grand rôle (« Angels in América » dans une mise en scène d’Andréi Serban). Aucun spectacle de province et aucun spectacle d’Attila Vidnyànszky. Comme s’il y avait deux camps inconciliables. Comme si les spectacles d’Attila Vidnyànszky, aussi beaux soient-ils, étaient porteurs de la peste.
La grande victime de toute cette histoire, c’est le théâtre hongrois, l’un des plus passionnants d’Europe.
Sans doute l’hystérie ambiante, les anathèmes, les amalgames, les fausses informations finiront par s’épuiser d’eux-mêmes. II fera bon alors programmer en France des beaux spectacles hongrois, pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’on voudrait qu’ils soient.
Lire la lettre de Valère Novarina adressée à A. Vidnyanszky >> ici

