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"La Fabrique de l'Absolu" de Karel Čapek pourfend de son rire le fanatisme religieux, politique et économique
 

Fable politique
Et si "Dieu menait le monde avec une habileté diabolique"? Et s'il avait couplé le miracle de l'abondance pour tous, avec la révélation d'une Vérité unique? Parlez pas de malheur! Seul le rire pourrait alors faire voler en éclat ces promesses, doublement idolâtres, en un Homme nouveau sauvé par une Pensée unique. Visionnaire, Karel Čapek (1890-1938) nous mettait en garde contre une inflation de derrières prosternés (l'effet du miracle), vers la Mecque du Progrès, de la Raison, du Profit ou de tout autre Absolu descendu sur Terre pour nous sauver.

 

L'Europe de l'Est de l'entre-deux-guerres n'était pas en reste de promesses, celles de lendemains qui chantent, aussi fut-elle un vivier pour des auteurs aussi extraordinaires que désespérés. Ils avaient pressenti les désastres du totalitarisme, du nationalisme, du fascisme ou du communisme. Combinés ou alternés. Les écrivains Hasek ("Le Brave soldat Chveik") Kafka, Joseph Roth, Musil, Stefan Zweig pour n'en citer que quelques-uns, ont tenté, par l'humour, l'absurde, l'analyse fine ou l'effroi, d'alerter l'opinion que le pire était à nos portes. Pologne, Tchécoslovaquie, Autriche, étaient en première ligne, et tout le monde leur est passé dessus, les a annexés ou rayés de la carte.
 

Le Tchèque Karel Čapek était profondément européen, francophile averti, tout en étant attaché à son pays, à ses régions, ses diversités. Sage, cet amoureux de la nature et de la poésie, était un modéré dans ses chroniques, défendant la diversité dans l'unité. Ce résistant, par la science-fiction et l'humour, mettait en garde contre les sirènes du bonheur collectif en voyage organisé. Les idéologies ont rarement le goût du rire. Il fut attaqué de toutes parts, et eut la présence d'esprit de mourir quelques jours avant que la Gestapo ne vienne l'arrêter (son frère, illustrateur de ses romans, n'eut pas cette chance, il mourut à Bergen-Belsen après six ans de camp). On lui doit l'invention du mot "robot"...
 

Le cynisme tragique de l'histoire est donc au coeur d'une littérature qui pousse l'irrévérence au sommet de l'intelligence et de l'ironie.
 

Accord à l'amiable avec Dieu
"La Fabrique de l'Absolu" imagine qu'un physicien spinoziste, athée et imprudent élabore un carburateur économe en énergie, mais prolixe en bienfaits. Fissurant la matière, il libère l'Absolu, que tous reconnaissent aussitôt pour guide suprême. Catholiques, protestants, francs-maçons, juifs, bouddhistes, taoïstes, grisés, sont touchés par la grâce d'une Vérité révélée et par un esprit de croisade.

 

L'ingénieur tente alors un accord à l'amiable avec Dieu, lui propose un contrat. "Nous nous engageons, à assurer Votre fabrication, discrètement. (...) En contrepartie vous vous engagez à renoncer à toute manifestation divine dans un rayon de tant et tant de mètres autour du lieu de fabrication." Mais arrête-on l'Esprit saint, l'esprit d'entreprise ou la foi qui déplace les montagnes?
 

Écrite en 1922, cette fable politique aurait pu l'être aujourd'hui, à l'ombre de l'intégrisme religieux ou néolibéral. À chaque époque ses idéologies déshumanisantes. On peut la lire aussi à la lumière éclairante du Cern à Genève. L'accélérateur de particules a démontré que, depuis 15 milliards d'année, la matière évolue vers de plus en plus de complexité. Le Big Bang est né de la fragmentation, d'éléments épars qui "se sont diversifiés en demeurant liés", et il en va ainsi de toute l'organisation du vivant. Le déséquilibre est donc créateur, or l'esprit humain déteste le désordre, l'incertain, la fantaisie débridée.
 

Hilarant, prémonitoire, et tragiquement d'actualité, La Fabrique d'Absolu explose à la fois de malice et de lucidité. La guerre s'empare du globe, qui s'étripe au nom d'un Sauveur ou d'un Universel. Les Chinois dominent l'Europe, les musulmans assassinent les chrétiens, de doux barbus "baba cool" avant l'heure, prêchent en douceur la décroissance, alors que, plus inquiétants, surgissent partout de prosélytes fabricants de désastres.
 

La guerre prend fin, faute de combattants, à Nieuport, et la réconciliation se fait autour d'un plat de saucisses choucroute. Réconciliation toute précaire, car, au cours du repas, une faction dissidente ose prétendre que le stoemp au chou blanc est supérieur à celui en saumure.
 

La Bible ne prévient-elle pas que les guerres fratricides ont commencé pour un plat de lentilles?
 

Article de Sophie Creuz paru dans L’Echo (Belgique)
 

"La Fabrique de l'Absolu" par Karel Čapek, éd. La Baconnière, Collection dirigée par Ibolya Virag, 280 pages, 10 euros.

Les autres livres de Čapek
parus dans la même collection : La Guerre des salamandres, Lettres d'Angleterre.
 

A paraître en février 2019 : Lettres d'Italie

 

 

 

 

 



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