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Lettre de Valère Novarina à Attila Vidnyanszky, metteur en scène hongrois dont les spectacles n'ont pas pu venir en France

Paris, le 17 mars 2013
Cher Attila,
Je viens d’apprendre l’annulation de tes deux spectacles prévus au Théâtre National de Strasbourg (Les Trois Sœurs, Le Fils devenu cerf) et celle du stage que tu devais effectuer avec les élèves de l’école. C’est un grand dommage pour les spectateurs de Strasbourg ; c’est très triste pour les jeunes acteurs qui s’apprêtaient à recevoir ton enseignement... Les raisons invoquées me semblent de l’ordre de la rumeur. Ici, en particulier pour tout ce qui concerne l’étranger, c’est une sorte de pensée par échos qui domine... Tous ceux qui ont signé des pétitions ou répercuté cette polémique dans les journaux feraient bien de lire le texte que Jean-Pierre Thibaudat, grand voyageur en Europe centrale, vient de rendre public (À propos de la non-venue des spectacles d’Attila Vidnyànszky au TNS), c’est une réflexion très éclairante et très concrète qui apporte beaucoup de nuances et d’informations nouvelles, et vient un peu remettre en question l’idée hâtive que l’on se fait souvent ici de la situation culturelle à Budapest... Nous sommes en France trop consommateurs d’idées toutes faites. 

Cela vient je crois, de notre grande méconnaissance de l’histoire de l’Europe — et aussi de sa géographie... (Un communiqué de presse du TNS, daté du 8 mars, situe même Debrecen dans une « enclave hongroise » en Ukraine !...) On est ici pressés de conclure, avide d’idées simples et on adore se donner bonne conscience à peu de frais ... J’ai souvent dit à mes enfants que la première religion en France n’est ni le christianisme, ni le marxisme, ni l’islam mais le manichéisme. Le vieux manichéisme, qui s’entend si bien avec la pensée numérique, celle qui ne sait dire que oui et non, celle qui avance en crabe, latéralement et par glissements, celle qui ne tisse jamais qu’un raisonnement plat, au lieu de penser en approfondissant devant soi et en creusant.
Bref, cher Attila, je ne sais toujours pas précisément ce que l’on te reproche...
Posons-nous des questions sur l’actualité hongroise, grecque, irlandaise, russe, italienne, mais réapprenons d’abord à écouter, sachons questionner et nous représenter un instant le point de vue d’autrui. Nous, Européens, nous se sommes pas qu’un seul peuple, et il est important de commencer toujours par entendre nos histoires différentes. Nous avons besoin de nous rencontrer, de ne pas faire d’amalgames hâtifs, de ne pas réduire à tout prix les subtiles contradictions de la réalité politique. La pensée n’avance, comme la marche, que par déséquilibres, traversée d’obstacles : lorsqu’il y a un point de vue adverse, une péripétie, un retournement — et la surprise d’autrui. Nous, Européens (depuis si longtemps et si récemment !), nous avons tellement besoin de nous retrouver !... La présence à Strasbourg de tes deux spectacles en hongrois et ton travail avec les jeunes acteurs en étaient une merveilleuse occasion. 
Au lieu de t’attendre, au lieu de t’entendre, au lieu de profiter de ta venue parmi les acteurs pour te poser aussi quelques questions sur ce qui nous préoccupe dans le tableau inquiétant que nous dressent les journaux de la Hongrie actuelle, au lieu de tout cela, on a préféré prêter complaisamment l’oreille à l’Air de la Calomnie, fermer les portes et annuler soudain ton stage.
Lorsque l’on se pare, lorsque l’on se réclame des « valeurs de la démocratie » (je me demande bien ce que va être cette étrange messe unitaire que l’on réclame et que l’on se prépare à célébrer le 11 avril à propos de ta venue mais sans toi !) lorsque l’on pense incarner la « Liberté », la « Vertu », pourquoi utiliser des moyens si brutaux ?... Je ne comprends pas.
Est-ce ainsi que l’on construit l’Europe ?
Ce règlement de comptes me semble d’autant plus révoltant que je me souviens avec quelle générosité tu nous as, il y a deux ans, — Adélaïde Pralon, Philippe Marioge, Christian Paccoud et moi — ouvert toutes grandes les portes de ton théâtre — et permis de mettre en scène L’Opérette imaginaire, en hongrois (Kepzeletbeli operet) avec ta magnifique troupe d’acteurs.

Avec toute mon estime, ma sympathie, ma vive admiration pour ton travail.

Valère Novarina

 

Lire l'article de Jean-Pierre Thibaudat  >> ici


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